Le travail bibliographique
En ce moment je rêve. Je m'imagine, je me projette, j'anticipe, j'angoisse, je trépigne. L'île de la possession existe déjà dans ma tête, magnifique et mystérieuse. Je peux déjà la survoler avec les albatros, regarder y vivre les manchots, sentir la pluie et le vent et parcourir la base qui sera mon lieu de vie. Je suis sûr que c'est le cas de toutes les personnes qui attendent le départ comme moi en ce moment. Nous rêvons ensemble de cette même terre, perdue au milieu de son océan glacé. Nous pensons la connaître et la trouvons déjà belle alors que nous ne l'avons vue qu'en photo.
En tant qu'unique représentant scientifique de mes missions (mais pas le seul scientifique de l'île, bien entendu), j'ai le devoir de développer mes connaissances sur la biologie des espèces animales qui vivent là-bas, au milieu de la roche et l'eau. Evidemment, il m'est demandé d'en savoir le plus possible sur les espèces animales étudiées : les manchots et les oiseaux, mais pas seulement. Je suis tenu de m'informer sur l'histoire de l'île, sur les cycles de vie de mammifères marins, sur les modalités de reproduction des oiseaux de passage... C'est pourquoi même si le départ n'est prévu qu'en novembre j'ai déjà beaucoup à faire. Cela fait plusieurs semaine que j'épluche avidement articles, reportages et paragraphes de livres sur le manchot royal, le manchot à jugulaire, l'albatros à sourcils noirs, l'albatros fuligineux, les pétrels, et les orques.... Tout cela est purement passionnant et pour la première fois de ma vie peut-être, je trouve les journées de travail trop courtes.
Synthèses d'articles, construction de flash-cards sur les espèces, lectures, visionnage de reportages vidéos et apprentissage du vocabulaire français et anglais composent donc les journées de travail bibliographique. L'objectif est d'arriver là-bas avec le plus de connaissances possible afin de gagner du temps de travail et de profiter plus vite de la beauté de l'environnement.
Une question se pose peut-être :
Accumuler des connaissances ne gâcherait-il pas la magie ?
Le travail bibliographique empêche-t-il de rêver ?
On pourrait se dire que la science vient gâcher la beauté naïve de l'imaginaire avec son esprit cartésien, son soucis du détail, ou sa volonté de tout comprendre. On pourrait se dire que c'est presque dommage de partir en tant que scientifique intéressé plutôt qu'en tant que contemplateur. Peut-être qu'en faisant cela, on passe à côté de la beauté. Richard Feynmann, physicien américain du 20ème siècle, se fait reprocher par un ami artiste de ne pas savoir voir la beauté d'une fleur avec ses yeux de scientifique. A cela il répond :
"Je peux apprécier la beauté d'une fleur. Mais en même temps, je vois bien plus qu'une simple fleur. Je veux dire qu'il n'y a pas de beauté qu'à l'échelle du centimètre, mais il y en a aussi à l'échelle plus petite des structures internes. Je peux imaginer les cellules à l'intérieur et leurs actions complexes ont aussi de la beauté. Le fait que les couleurs des fleurs ont évolué pour attirer les insectes pour polliniser est intéressant, cela signifie que les insectes peuvent voir ces couleurs. Cela soulève alors une question, le sens de l'esthétisme existe-t-il chez des formes de vie inférieures ? [...] Toutes ces questions passionnantes qui constituent le savoir scientifique ne font qu'ajouter à l'excitation et au mystère qui entourent l'aura d'une fleur. Je ne comprends pas comment cela pourrait la gâcher"
A mesure que l'odeur de neuf de mon livre de biologie s'éteint et que les pages se froissent, à mesure que mon classeur de notes gonfle, l'île de la Possession devient plus belle. Plus je la connais, plus je l'aime, comme une histoire d'amour qui grandit à mesure qu'on se découvre. Alors je la lis et je la regarde, je l'apprends et je la décortique, croyant la comprendre de mieux en mieux, en attendant qu'elle me donne tort...
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